Comment se fait-il que quelqu’un, aphasique, ayant suffisamment récupéré pour se faire comprendre, soit autant touché, autant affecté par son état ? On pourrait tourner la question autrement : pourquoi parmi toutes les maladies, les troubles neurologiques, où l’on rencontre des pathologies extrêmement invalidantes, est-ce du côté de l’aphasie qu’on rencontre le plus fréquemment une tendance à la dépression, à l’effondrement ?

Il y a peut être une réponse neurologique mais je vais plutôt proposer une réflexion sur le langage humain, puisque l’aphasie, c’est la perte totale ou partielle de ce langage. Il va alors falloir faire un détour par la notion de langage, avec cette remarque liminaire : Le langage, ça ne s’apprend pas. Aucun de nous n’a appris à parler, pas plus qu’il n’a appris à marcher. Ça parlait autour de nous, avant qu’on arrive au monde. Ça parlait de nous (« Pourvu qu’il n’hérite pas de mon nez. Pourvu qu’il fasse ses nuits rapidement »). Notre mère s’adressait à nous, alors même que nous étions dans son ventre, puis en nous berçant, en nous nourrissant, nous changeant, nous guidant ou nous grondant, nous endormant. Nous nous sommes mis à répondre, d’abord par des voyelles, des sons inarticulés, puis des voyelles entrecoupées de consonnes, que nous répétions pour bien montrer notre intention de parler. De parler à quelqu’un, d’adresser une demande. Il n’y a d’apprentissage du langage qu’à partir de la scolarité primaire, c’est-à-dire quand il est déjà bien éclos.

Pour parler, il a fallu renoncer à plusieurs choses : à tous les sons que produisent les plus petits, mais qui n’appartiennent pas à notre langue, ces sons que l’orthophoniste ne peut transcrire ; aux vocalises - ceux d’entre nous qui chantent savent la jouissance qu’elles nous procurent. Enfin il a fallu renoncer à parler n’importe comment. Nous avons laissé de côté notre langue privée, relation exclusivement maternelle, pour respecter la prononciation, des mots, la syntaxe, la morphologie. Dans notre travail d’orthophoniste, nous en voyons, des enfants qui ont du mal à passer ce cap, et qui présentent ce que nous appelons un retard de parole ou de langage. Ce sont les langues étrangères qui seront apprises. Pour sa propre langue, on n’apprend pas, on accepte de perdre.

Il y a l’éclosion du langage, mais aussi un engagement dans la parole. En acceptant d’entrer dans la langue, en prenant ce risque du renoncement, nous nous construisons. Dans cette émergence, nous construisons notre identité, et notre corps. Ce sont des notions difficiles, et je vous demande de me faire crédit, de bien vouloir suivre mon raisonnement, même s’il est rapide.

Pour faire bref, c’est dans la parole, et plus précisément dans le discours que nous trouvons les bases de notre identité. De notre identité nationale, linguistique, familiale, mais aussi sexuelle. Notre place d’homme ou de femme. Ce n’est pas l’anatomie qui nous fait homme ou femme, mais le discours. C’est la parole, et la manière dont nous l’utilisons, qui fait de nous un sujet, avec ses coordonnées. Dans le langage humain, il y a un au-delà de la communication. Chaque mot n’a de valeur que dans son rapport à un autre mot. Prenez la phrase « C’est un homme. » « Homme » par rapport à animal ?ou à enfant ? ou à femme ? ou à Dieu -on n’est que des hommes, après tout ! - ? « Homme » par rapport à peureux ? On voit bien qu’il n’y a plus de rapport direct entre le mot et la chose, que le signifiant n’est que différentiel. Lorsqu’on parle, on vient dire autre chose, à notre insu. A partir de ce moment, le langage, contrairement à celui des animaux, fonctionnera dans la métaphore et la métonymie Quelque chose qui nous échappe, qui vient se dire entre les lignes de notre discours. On s’adresse à quelqu’un, et au-delà. Et à chaque fois on parle de nous. A chaque fois qu’on parle on fait une demande de reconnaissance. Nous existons en tant que sujet, dans cet entre-deux.

Nous parlons notre langue, mais on pourrait dire aussi que notre langue nous parle, à la fois dans le sens que ça parle de nous, et dans le sens que ça nous parle, ça nous concerne.

Tirons alors les conséquences de ce que nous avons avancé. Lorsqu’on devient aphasique, c'est-à-dire lorsqu’on perd la possibilité d’utiliser le symbolique, que ce soit dans la parole, les gestes, le dessin, le mime… quand on devient aphasique, on peut dire que tous les renoncements que l’on a faits pour entrer dans le langage, on les a fait pour rien. On a vraiment tout perdu.

On a sacrifié notre relation première, on s’est plié aux règles communes, pour être reconnus comme êtres humains, c'est-à-dire qu’on est sortis de l’enfance (l’infans, en latin, c’est celui qui ne parle pas) pour en être réduits dans le meilleur des cas à de la communication. Or la communication n’a rien de spécifiquement humain. De nombreux animaux communiquent très bien. La communication ne peut nous apporter la tentative de reconnaissance subjective que nous jouions à chaque fois que nous parlions. Cette parole qui nous embarrassait, dans laquelle on s’empêtrait, nous ne l’avons plus à notre disposition. Ou plutôt, nous ne pouvons plus en jouer, jouer avec : il y a les notes, mais plus la musique. Cette parole est devenue pesante, laborieuse. Les Romains disaient « la parole s’envole, les écrits restent. » Pour ce peuple d’orateurs, la parole était légère, fluide, adaptable, alors que l’écrit est plombé. Un aphasique a la parole lourde. Il n’a plus à disposition la métonymie, s’il présente une aphasie de Broca, d’où sa difficulté à faire un récit, à conjuguer, à utiliser les connecteurs logiques. Il n’a plus accès à la métaphore, s’il se situe du côté Wernicke. Un patient hésitait à utiliser le mot « défense ». Son trouble de sélection venait du fait qu’il y a le ministère de la défense, mais aussi la tour de la Défense, et la défense d’éléphant. Le saut métaphorique était impossible. L’aphasique a perdu avec la langue cette intimité qu’il méconnaissait mais qui le faisait reconnaitre.

Cette langue, celle que nous n’avons pas apprise, constitue notre domicile. L’aphasique en a été éjecté. Il est devenu étranger à sa propre langue. Un patient me disait l’autre jour « La madame. » Mais en français, on ne peut utiliser cette expression. Au masculin, cela fonctionne : « Le monsieur ». Pas au féminin. Une amie polonaise me disait à propos d’une jeune femme « Elle est très charmante. » Or on peut dire « très jolie, très belle, très aimable», mais pas « très charmante ». On dira « vraiment charmante. » Le respect de ces règles non écrites, présentes dans notre savoir mais pas dans notre connaissance créent la communauté et permettent l’identification, l’appartenance au groupe. Nous nous retrouvons donc dans le cas d’une aphasie, en exil véritable, à l’intérieur même de la langue qui nous a bercés, qui a constitué notre identité la plus intime. Nous sommes en FLE : français langue étrangère. Cela sera renforcé dans l’aphasie de Broca par la perte de la prosodie, cette modulation qui signait l’identité linguistique.

Si l’on veut bien accepter que notre identité tire ses racines de la langue et du discours, la question se pose de ce que nous sommes lorsque nous nous trouvons aphasiques. Sommes-nous encore un homme ? Une femme ? Est-ce que notre parole va compter ? Comment allons-nous la faire valoir ? Sommes-nous retournés dans l’infans ? Pouvons-nous encore séduire ? Pouvons-nous désirer ? Être désiré(e)s ? Ce n’est pas seulement la question du corps que nous ne reconnaissons pas dans le cas d’une hémiplégie, mais celle du désir, qui passe par le langage, chez l’être humain.

Je rajouterai un dernier point. Ce désir, il vient se glisser à notre insu dans le lapsus. La chute, le remplacement involontaire d’une lettre, vient malgré nous signifier notre désir. Lorsque le fonctionnement du langage est atteint, lorsque les mots achoppent, il est important que ces trébuchements ne soient pas systématiquement entendus du côté de l’erreur, mais du surgissement d’une parole. C’est à l’orthophoniste que revient d’entendre cette parole.

 

Jean-Paul Rueff