Depuis des années on cherche à mettre en place un système de maîtrise des dépenses de sécurité sociale. Un précédent gouvernement (Juppé, 1995) avait pris des mesures pour limiter le nombre d’examens complémentaires (biologiques, radiologiques, par exemple), mais aussi la prescription d’actes effectués par les auxiliaires médicaux. Un dépassement du nombre global de ces actes entraînerait une diminution de la lettre clef des médecins d’un département.

 

On peut évidemment percevoir combien cette mesure évite de prendre en compte le type de population -vieille ou jeune, urbaine ou rurale- et les pathologies liées au type d’industrie locale. On connaît les problèmes des régions minières ou fortement industrialisées. Mais plus profondément, on peut s’interroger sur les effets autres que financiers à court terme que ces mesures peuvent avoir sur notre pratique.

L’orthophonie recouvre une multiplicité de courants. Ils ont cependant un point commun : Il est reconnu que l’on ne peut mener à bien un travail que s’il y a une demande. Il s’agit d’une demande d’aide, et non une demande de réparation. Prendre rendez-vous, s’y tenir, établir une demande d’entente préalable ne sont que le versant administratif de cette demande. Les choses vont bien au delà de ce parcours, quel que soit le bien-fondé de la démarche et la rigueur du professionnel. La demande est faite par les parents, lorsqu’il s’agit d’un enfant, l’inscrivant ainsi dans leur désir. Elle est faite directement lorsqu’il s’agit d’un adulte. Du fait que ce soit une demande d’aide, elle ne peut perdurer que s’il y a un sentiment de confiance envers l’orthophoniste. Ca n’est pas qu’au « spécialiste » que s’adresse la demande. C’est à quelqu’un, Madame ou Monsieur untel(le), orthophoniste. C’est ce que fait chacun de nous dans le choix de son médecin, de son dentiste, de son épicier.

 

Lors de la mise en place de ces mesures de maîtrise, les relations ont continué comme de par le passé avec la plupart des médecins. Certains, cependant, du fait d’être prescripteurs, se sont placés en position de maîtrise, en position de maîtres.

Qu’est-ce qui se passe dans le cas d’un recours à ces procédés de contrôle ?

D’abord, la notion de personne, de « quelqu’un », est évacuée, rabattue sur la notion de « professionnel(le) ». Ce n’est plus l’avis de Madame ou Monsieur U. qui est sollicité. Il y a peu, j’assistais à un PPS. La mère du jeune garçon pour qui il était organisé se montrait un peu agressive. Le psychologue scolaire a voulu couper court à ses revendications en lui disant : « Vous devez faire confiance aux professionnels ! » Et cette dame, qui a peu d’instruction et qui n’a pas fait la fac de psycho, lui a répondu à très juste titre « Non, je ne vous ai pas choisi. Le médecin je l’ai choisi, l’orthophoniste je l’ai choisi, mais vous je ne vous ai pas choisi. » Elle sait très bien que la confiance n’est pas quelque chose qu’on décide mais qu’on accorde, que ce n’est pas lié à la fonction mais à la personne. A se rabattre sur la spécialité, on ne peut que renforcer la défiance sur les qualités des professionnels, ce qui est à l’origine de tout un tas de consultations supplémentaires dans les milieux médicaux.

Plus grave, il y a un présupposé à une telle mesure : si le médecin peut déclarer que les séances demandées ne sont pas nécessaires, c’est que l’orthophoniste n’est pas vraiment compétent(e). Malgré le suivi déjà effectué, malgré les connaissances, l’expérience, malgré le bilan, malgré son avis, il n’y a pas lieu d’entreprendre ou de poursuivre la rééducation. Autre déduction possible, c’est que les orthophonistes se situent à la limite de l’honnêteté. C’est un souci financier plus que thérapeutique qui prime. Bien entendu, il est normal d’avoir un souci financier : nous sommes des professionnels de santé, c’est à dire que de l’orthophonie, nous faisons notre profession, notre gagne pain. Le terme de profession renvoie à la maîtrise d’un art mais aussi au métier, contrairement à l’amateurisme. Pourquoi dans une décision de prise en charge serait-ce l’aspect financier qui prévaudrait ? Dans tous les cas, la parole de l’orthophoniste perd son poids. Comment placer son enfant entre les mains de quelqu’un dont la parole ne pèse pas lourd ?

On peut voir ainsi dans quelle position délicate nous sommes placés du seul fait de ce système.

Cerise sur le gâteau, la parole du médecin est, elle aussi dévalorisée dans cette opération pour laquelle il renie sa position de clinicien au profit de celle de comptable.

Passerions nous tous d’une obligation de moyens à une obligation de résultat ? Il faudrait alors redéfinir nos missions et modifier la loi.

JP RUEFF