Nous avons été nombreux à signer la pétition contre la télévision pour les enfants de moins de trois ans. Serge TISSERON, qui a lancé cette pétition se félicite. Il jubile de l’efficacité du mouvement. En effet, bien que des chaînes pour tout petits puissent être diffusées, un message apparaîtra régulièrement à l’écran :

 « Ceci est un message du Conseil supérieur de l'audiovisuel et du ministère de la Santé : regarder la télévision peut freiner le développement des enfants de moins de trois ans, même lorsqu'il s'agit de chaînes qui s'adressent spécifiquement à eux. » « La présente délibération, annonce le CSA, s’applique aux distributeurs établis en France et commercialisant un service de télévision présenté comme spécifiquement conçu pour les enfants de moins de trois ans. »  De la même manière, tous les supports de communication hors écran (tels que journaux des abonnés, Internet, etc.) doivent comporter cet avertissement : « Regarder la télévision, y compris les chaînes présentées comme spécifiquement conçues pour les enfants de moins de trois ans, peut entraîner chez ces derniers des troubles du développement tels que passivité, retard de langage, agitation, troubles du sommeil, troubles de la concentration et dépendance aux écrans. »

Quelle victoire !
Est-ce suffisant ?
Je voudrais procéder à un petit rappel.  L’extrait de texte qui suit provient d’un écrit de 1988 de Jean BERGES (ancien chef de clinique, responsable de l'unité de biopsychopathologie de l'enfant de l'hôpital Sainte-Anne à Paris), article intitulé « Les dysphasies de l’enfant. » Ca commence très fort ! Sans doute un peu trop, sa lecture étant vraiment difficile. Et pourtant, malgré son style d’une extrême complexité, il ne manque pas d’intérêt pour nous, orthophonistes.
« … Mais dans cette attente, ce suspens, cette perte, va se fonder le désir, qui s'articule dans la demande, à l'appel, voire en tout premier, au cri. Il crée le silence en le coupant et, s'il n'y est pas répondu, c'est au silence qu'il retourne. C'est la réponse que l'appel anticipe et il n'est appel que s'il y est répondu, que cette réponse soit vocale, qu'elle soit un regard, un geste, ou une caresse. De cette réponse seule l'appel prend sens et dans ce retour le message inversé, […], devient langagier. Ceci apparaît flagrant dans le cas où celui  à qui l'on parle ne peut que répéter en écho tout ou partie de ce qui ­vient de lui être adressé, et qui n'est rien d'autre que ce que les clini­ciens ont appelé l'écholalie : ici, point de sens au message, point de langage, mais un psittacisme trahissant l'absence du sujet. Voix sans voix, objet qui fait retour à l'envoyeur sans coupure, sans réplique. »

Que nous dit Jean Bergès ? Que le langage ne s’apprend pas. Aucun de nous n’a appris à parler, de même qu’aucun de nous n’a appris à marcher. Le langage éclot dans la relation à l’autre.  Bergès nous dit comment l’appel n’est pas premier, c’est à dire que le cri du bébé n’est pas un appel : c’est le fait que la mère réponde qui va donner ce statut d’appel au cri, à  la vocalisation. Lorsque la réponse n’est pas perçue, comme c’est le cas pour les enfants sourds, le cri, la vocalise, finit par s’éteindre. Cependant le langage peut quand même éclore. Par contre, lorsqu’il n’y a pas de réponse, lors d’une forte dépression maternelle par exemple, s’il n’y a personne pour pallier cette absence permanente, le langage ne se mettra pas en place. Cette condition est donc nécessaire à l’émergence du langage. La réponse de la mère (ou de l’entourage du bébé) n’a de valeur que si « ça lui parle », que le cri ou le gazouillis du bébé l’intéresse, qu’elle lui donne un sens, même si sur le plan linguistique on ne peut évidemment pas être sûrs de sa signification.

Le discours maternel ne suffit pas. Il faut encore qu’elle ait quelque chose à lui dire, à son enfant. Nous avons tous l’expérience qu’il y a des personnes à qui l’on sait quoi dire, et d’autres… Or, on voit actuellement de plus en plus de parents - à qui on a appris qu’il faut communiquer - tenir à leur enfant des propos « encyclopédiques », leur décrivant ce qu’ils ont sous les yeux, mais de manière assez désaffectée, désubjectivée, comme s’ils leur faisaient la conversation. On se doute a fortiori que l’espoir que les programmes « éducatifs » pour tout petits puissent aider un enfant à se développer est aberrant. 

Alors, nous pouvons, nous devons, évidemment nous réjouir que les obligations apportées par le CSA aient refroidi les groupes audio-visuels qui songeaient à  installer en France des programmes pour les bébés. Il n’en reste pas moins qu’au moins deux chaînes anglaises diffusent  ici, et que lorsque l’intérêt économique des médias sera suffisant, ce ne sont pas les panneaux d’avertissements qui pourront endiguer ce mouvement. Crions victoire si nous voulons, mais surtout, restons en alerte !